« Certains pensaient qu'il était fou avec ses exercices. »
En confiance
Improvisations
Travail de groupe
Répétitions difficiles
L'émotion finale
Entraîné par le public
Un participant à Printemps 98 : Muraille, présenté aux Rencontres de Bussang en mai 1998

Faire du théâtre, c’est se rendre disponible et se mobiliser tout entier au service d’un spectacle, à la rencontre du public. D’abord se mettre en mouvement dans son corps comme dans sa tête.

C’est l’effet des exercices d’improvisation qui préparent le comédien à relever un terrible défi :
être complètement présent, à l’écoute, concentré, relâché... sous les regards fixes de dizaines, de centaines de spectateurs.

Mots de la fin
"Il était une fois", février 2008

Suivent d’autres exercices plus lents demandant de l’écoute, de la concentration et du contrôle, avec pour consigne à chacun de bien contrôler sa respiration :

1° “ compter de 20 à zéro ” en groupe, chacun à son tour, sans se concerter, sans erreur. Si deux participants parlent en même temps, ou si celui qui parle n’est pas clairement audible par tous, parce qu’il n’a pas projeté sa voix, le compte repart à 20. Les stagiaires ont beaucoup de mal, parlent tous en même temps ; cet exercice est très loin de leur univers, où on s’interrompt continuellement pour parler, où on ne prend souvent pas la peine d’articuler, c’est pour eux une véritable remise en question ; au bout d’une demi-heure, le groupe n’a toujours pas réussi une seule fois, on passe à l’exercice suivant ;

2° marcher au ralenti tous ensemble à travers la salle, ce qui est un travail de coordination corporelle ; cette technique demande un travail important de concentration et de précision, de maîtrise corporelle ;

3° marcher dans l’espace en aveugle, c'est-à-dire les yeux fermés, tout le groupe à la fois, en s’évitant dès qu’on se frôle ; consigne : se relâcher corporellement en utilisant la respiration abdominale ;

4° marcher les yeux fermés à travers la salle, retenu par Gérard à l’arrivée sur le mur d’en face, sans ralentir ni ouvrir les yeux, ; consigne : tenter de comprendre chez soi le mécanisme de la respiration abdominale, comme Gérard* l’explique aux participants ; cet exercice psychologiquement difficile demande à chacun de l'engagement et de la confiance en soi pour surmonter l'appréhension, ce qui implique aussi une forme de confiance envers l'intervenant chargé de les retenir au dernier moment avant qu'ils ne se cognent contre le mur ;

5° courir sur le même principe.

La séance se termine par une discussion en cercle. Les intervenants demandent leurs impressions aux participants. Ils ont trouvé la journée intéressante et se sont bien amusés, mais ils ne voient pas où Gérard et Jean-Christophe* veulent en venir : ils ne comprennent pas le rapport entre ces exercices et la préparation d’un spectacle de théâtre. Réponse : “ Les exercices font travailler l’écoute, la concentration… Ce sont des choses que l'on trouve dans le jeu des comédiens. On aura l'occasion d'en reparler. ”
* Gérard Gallego metteur en scène et Jean-Christophe Poisson deuxième intervenant artistique.

Dans la suite du travail théâtral, les exercices deviendront plus techniques, sur les gestes, les attitudes, les émotions, l’expression verbale, la réactivité, l’espace, le temps, mais toujours dans le même esprit, expliqué par Gérard Gallego en interview à Bussang en 2000 à propos d'un groupe de jeunes en espace de socialisation :

 

« On est dans le vif du sujet, et on est dans le concret, on est dans l’immédiateté, et ce n’est pas de la théorie, c’est de la pratique. Et c’est cela qui fait la différence.
C’est que si l’on parle de confiance en soi, on va demander à quelqu’un de marcher à l’aveugle.
Et il va le faire, et donc il va le vivre, il va le ressentir.
Et là on n’est plus dans
quelque chose de nébuleux, dans de l’imaginaire.»

On est dans quelque chose qui dure vingt secondes, et qui ne marche jamais pour quelqu’un qui ne l’a jamais fait. Il faut travailler. On rentre dans le travail.

Le théâtre c’est aussi des ouvertures des sens. La vue, l’ouïe, le toucher. Cela veut dire que pour ces jeunes-là, moi mon travail, cela a été de tenter de leur dire “ Bon ok vous voyez cela… Bon on regarde l’arbre. Là qu’est-ce que tu vois ? ” Il va me dire “ Je vois un arbre ”. Et cet arbre, on peut le voir avec différentes perspectives. Mon travail, c’est de dire à ces jeunes-là “ Attention, la vie, on peut la regarder sur trois plans ”. Et puis “ On peut être positif aussi ”.

Quand tout va bien, comme ici, il y a une phrase stéréotypée, ils disent “ Il n’y a rien à dire ”. Et bien si, je suis désolé, il y a tout à dire. Il faut formuler là. “ Je ne sais pas ”,“ Il n’y a rien à dire ”, ce genre de phrase toute faite, il faut absolument faire comprendre aux jeunes, et là je pense que vraiment ils l’ont compris, que l’on peut aussi voir le monde d’une autre manière. Et quand je dis voir le monde, c’est le voir, le regarder, mais aussi l’entendre, l'écouter, le sentir, etc. Pour moi, le fait de dire à des jeunes gens “ Attends, le fait que cela soit positif, cela doit se formuler ”, et donc j’espère qu’on le verra, le fait qu’ils soient capables de formuler cela, c’est un changement fondamental. »

Notre témoignage sur le démarrage du travail théâtral à la Maison d’arrêt de Fresnes en 1997 :

Le premier objectif est de réveiller les participants, de les tirer de la lenteur, de l’inertie physique, du quasi ensommeillement caractéristique du détenu, par l’action. Le premier exercice est particulièrement ludique et dynamisant : les chaises musicales. Jean-Christophe et Gérard y participent. Au bout de trois quarts d’heure, les participants disent qu'ils n'en peuvent plus.

Cette fatigue est paradoxalement une façon de rompre cette inertie physique et mentale qui est une résistance passive du détenu à sa condition. Fatigués physiquement, les participants ont satisfait leur premier besoin : bouger. Ils sont plus disponibles mentalement.
Gérard Gallego en discussion avec un participant à Un bateau pour  l'Europe à Bussang en mai 2001     
D’abord s’engager et s’exprimer dans le jeu, mais aussi en dehors du jeu, sur ce que chacun a ressenti, sur ce que chacun peut en dire. Partager en cercle, c’est pour chacun reconnaître l’intérêt de ce qu’il vit, pour lui et pour les autres, et sa capacité à l’exprimer. C’est découvrir la richesse de chacun et les différences, sans esprit de jugement. C’est reconnaître la valeur humaine de ce moment.

Chacun des participants vit immédiatement une expérience personnelle nouvelle, qu’il a souvent du mal à comprendre, mais qui aiguise sa curiosité.

Des réticences, la peur du ridicule, le besoin de comprendre, mais peu de refus tranchés : une dynamique collective apparaît.

« Chaque jour on apprenait des nouvelles choses. »Boris, apprenti à l'UTEC à Manchester en avril 2002

« Avant je ne parlais pas trop bien. J’ai cru que cela allait me donner des problèmes [pour le projet théâtre] Mais en fait, pas du tout. » Abdou Salame, stagiaire sur pôle de mobilisation à Vincennes, le 24 mai 2005
 Exercice des chaises clown au centre d'apprentissage UTEC  en 2003