Vendredi 21 avril
2006.
Voilà six jours que nous vivons ensemble, huit jeunes, trois éducateurs
et une metteur en scène enceinte jusqu’au bout des orteils. C’est
le dernier jour de notre semaine à la Ferme des Vigneaux, dernier jour
du projet théâtre avant le retour à Paris.
Ce soir, c’est le grand soir : plusieurs dizaines de personnes viendront nous voir, nous…oui nous, sur les planches de la vieille grange en bois improvisée en salle de théâtre. Le rendez-vous est prévu à 19h00.
15h00
Petite pause avant le dernier « filage » - la dernière
répétition générale. Il y a encore du travail
: vérifier les accessoires, les entrées et sorties, refaire
chaque scène, intégrer les interludes... Il fait beau, il fait
chaud, la pression monte.
15h15
La grange est déserte… Plus personne ne joue au ballon ou révise
son texte, les « comédiens d’un jour » ont pris la
poudre d’escampette, ils ont fugué… On peut les voir au
loin, là-bas dans les champs.
Il en restent trois. L’un est en colère : « Ils sont tous
partis, ils ne veulent pas faire le spectacle. » Les deux autres sont
étonnés, peut-être auraient-ils bien aimé être
mis au courant à temps pour déguerpir eux aussi …
Deux des éducateurs prennent la voiture et partent à la «
poursuite » des cinq fugitifs. Ils reviennent quelques minutes plus
tard, bredouilles et désemparés. « Pourquoi ils font ça
? C’est lâche. On a travaillé toute la semaine… Ils
ne peuvent pas faire ça maintenant… ! »
Amélie, la
metteur en scène, propose tranquillement aux jeunes et aux éducateurs
présents de s’asseoir autour de la table en bois dans la salle
de vie du gîte.
D’un calme étonnant, elle regarde chacun : « Il y a la
fatigue, on a beaucoup travaillé. Et puis il fait beau, on aurait peut-être
envie de faire autre chose que répéter… Ce soir, c’est
la représentation, ça peut faire peur... C’est normal.
»
Les langues des trois jeunes se délient. L’un parle effectivement
de sa peur, de la honte de se montrer, il angoisse de ne pas savoir son texte…
« Oui, et puis, ils ne vont peut-être pas aimer…On n’en
sait rien. Ils ne vont peut-être pas comprendre… Et puis on n’est
pas prêts, on va se tromper… »
C’est normal
d’avoir peur… pour la première fois se montrer, parler
devant un public, dévoiler au grand jour cette création imprégnée
des souvenirs et anecdotes de chacun.
Amélie remémore le déroulement de la semaine : «
On est arrivé samedi, on a commencé à travailler dimanche.
On a fait des jeux et vous avez écrit. Lundi, vous avez raconté
les histoires. C’est seulement depuis mercredi qu’on travaille
la mise en scène. Cela fait seulement deux jours. C’est très
court. On va présenter quelque chose qui n’est pas fini. Et les
gens ici le savent. »
Tout le monde est attentif. « C’est vrai, on a fait tout ça,
en si peu de temps ! » Difficile de prendre du recul sur ces derniers
jours, de réaliser que oui, nous avons réussi… Nous avons
réussi à créer ensemble, à mettre en commun pour
donner à voir un spectacle.
Amélie ajoute : « Je ne suis pas là pour vous proposer
des plans galères. Mon but c’est de présenter un spectacle
de qualité. Sinon on ne présente rien. Le 11 mai, ce sera de
la qualité. Aujourd’hui, c’est une répétition
générale… Le théâtre c’est ma passion
et je souhaite la partager avec vous. »
Les jeunes présents se remobilisent. Les trois partent « en éclaireurs
» à travers champs pour négocier avec les « comédiens
buissonniers ».
15h45
T oute la petite troupe est réunie autour de la table en bois, prête
à dialoguer.
Rires, jeux de regards.
Amélie prend la parole et rappelle pourquoi nous sommes tous ici depuis
une semaine. Tout le monde est très attentif, silencieux. Puis l’un
dit : « Je n’ai pas envie mais je le fais pour les potes…
Rien que pour Jérôme. Je vais le faire… ». Jérôme,
c’est un jeune homme trisomique en vacances à la Ferme des Vigneaux,
le premier sur le perron chaque matin.
Progressivement, le consensus s’établit. Après une bonne
demi-heure de concertation, la joyeuse équipe est à nouveau
réunie pour répéter une dernière fois.
19h00
Amélie accueille les spectateurs à l’entrée de
la grange. Une trentaine de personnes : des enfants et une dizaine d’adultes
avec Fabienne et Arnaud, les responsables du gîte, James le photographe,
Jérôme.
Tout le monde est installé. Les comédiens sont prêts dans
les coulisses.
Amélie explique au public le projet, la manière dont s’est
construit le spectacle. Elle ajoute aussi que les « comédiens
» ont encore leur feuille, qu’elle peut intervenir s’il
y a un gros souci. Elle délimite l’espace scénique et
les coulisses, car les coulisses sont à la vue des spectateurs…
Les trois coups.
La représentation se termine en danse improvisée, tous les enfants s’y joignent sur scène.
Tout le monde est ému. La femme à côté de moi laisse couler une larme : « C’est fort ce qu’ils ont fait. Je ne m’attendais pas à ça ». Moi aussi, je l’avoue, après une semaine de travail, je ne réalise que maintenant la portée et la force de la parole des jeunes.
Et les jeunes ?
« Je ne pensais pas que c’était ça. »
« Ca m’a ému à la fin quand j’ai vu les spectateurs.
J’avais les larmes… »
« On l’a fait, mon frère.
Anne-Laure
Le Pocréau.
Témoignage sur le projet "Sous mes pas"
mené par Amélie Armao avec les jeunes du Foyer Jean Cotxet
de Paris 19e