« Dimanche
16 avril, 2ème jour du projet théâtre, à la Ferme
des Vigneaux en sologne.
Il est environ 15h, il fait beau.
Après quelques
exercices de rapidité, de jeux corporels dans la grange, les 8 «
apprentis comédiens » et les 3 éducateurs encadrants baignent
dans une certaine euphorie. Humour, rires sont au rendez-vous. « Peut-être,
pensent-ils, le théâtre, ce n’est pas si nul. ».
Les visages sont détendus.
Amélie, notre metteur en scène, annonce alors : « On va
s’asseoir sur les chaises autour de la table dehors…On va écrire
un peu… ». Surprise.
Quoi ? Ecrire ? Il n’en n’est pas question…On est en vacances…Et
puis moi , je ne sais pas écrire…Je n’en ai pas envie…
Je n’ai rien à dire… Autant de réactions spontanées
laissant entrevoir une fin d’après-midi plus difficile. De leurs
côtés, les travailleurs sociaux sont tout aussi sceptiques :
qu’est-ce qu’elle demande ? Il va y avoir de l’opposition…Elle
ne se rend pas compte… Je n’y crois pas vraiment.
Tandis que l’un s’en va marquer des paniers avec son ballon de
basket, un autre enfourche un vélo laissé sur la pelouse, d’autres
encore allument une cigarette. Amélie s’asseoit avec un paquet
de feuilles blanches et des stylos et rappelle à l’ordre : «
La journée n’est pas finie, il nous reste une heure. Je ne vais
pas vous demander de m’écrire un roman…Et puis je ne suis
pas prof de français, je me moque des fautes etc… »
Peu à peu le groupe se rapproche, certains s’asseoient au tour
de la table.
Amélie distribue feuilles et stylos en expliquant la suite des évènements
: « Je vous demande d’écrire sur la trace…Une trace
qui vous aurait marquée, que vous aimeriez oublier ou effacer ou au
contraire une trace que vous aimeriez laisser. Vous pouvez faire une liste
de ces traces. Voilà, c’est juste ça. ». Les regards
fixés sur Amélie sont étonnés, surpris : pourquoi
nous demande t’elle ça ? A quoi cela va t’il servir ?
La plupart des participants se penche sur leur feuille. Silence. L’un
d’entre eux écrit : « je ne veux pas laisser de trace »,
Amélie lui souffle : « c’est super. »
Un autre ayant clairement exprimé son opposition à l’exercice
demande à une petite fille qui joue près de nous d’écrire
ce qu’il lui souffle.
Un autre encore, ne sachant pas écrire le français accepte l’aide
de l’éducatrice pour remplir sa liste.
Au bout d’une heure , chacun a écrit sur le thème de la
trace. Amélie récupère les feuilles et remercie les participants.
Fin de la séance pour aujourd’hui.
On a trouvé
sur ces feuilles des traces de toutes les sortes, en voici un échantillon
: la brûlure sur ma peau, ma circoncision, les paroles de ma mère,
les traces dans le désert, le lait de chèvre dans ma bouche,
l’injustice, ma cicatrice, mon premier combat, l’été
de mes 13 ans, les traces dans la neige etc… Ils ne le savent pas encore
mais avec la trace qu’ils ont, chacun, laissé sur la feuille
vierge, ils viennent de constituer l’armature de la création
théâtrale dont ils seront les auteurs et les acteurs principaux.»
Anne-Laure
Le Pocréau.
Témoignage sur le projet "Sous mes pas"
mené par Amélie Armao avec les jeunes du Foyer Jean Cotxet
de Paris 19e