Un engagement culturel et social
                     
Partenariat artistique, social et pédagogique

«A l’inverse du théâtre « psychologique » classique, qui se focalise d’emblée sur les rapports entre personnages, Gérard a choisi de travailler d’abord sur la forme avant le sens. D’abord créer un groupe par la mise en mouvement ludique, et travailler sur « l’état » du comédien : investissement corporel, écoute et concentration, en veillant au relâchement corporel et à l’ampleur de la respiration. Ce qui est en jeu, c’est la façon de chacun d’être présent en relation avec les autres : le travail sur la présence, la dispersion, l’épure corporelle et du langage, l’écoute induisent progressivement une manière de se comporter, de se tenir, d’être concentré et de réfléchir. Ce travail de fond… sur la forme permet d’amener l’ensemble des gens, même les moins intellectuels, à arriver au travail sur le sens, car ils y sont préparés psychologiquement.
Rappelons tout d'abord les grandes options qu'exprime notre pratique théâtrale jusqu'à aujourd'hui :
· partir d'abord du groupe, de sa mise en mouvement du groupe d'une manière ludique (donc : d'abord le groupe, d'abord bouger et d'abord le plaisir), et non d’un travail sur la psychologie des personnages
· mettre en jeu le corporel avant le verbal, toujours faire travailler le comédien sur son « état » de conscience, de confiance, de disponibilité, avec une attention particulière portée sur la respiration
· poser une attitude de rigueur, de dialogue, de respect de soi et des autres
· demander d'observer les modes de fonctionnement et de communication chez soi comme chez les autres, de l'exprimer, de prendre conscience des différences et de les respecter
· travailler sur un univers nouveau pour les jeunes mais qui leur parle, en s'appuyant autant que possible sur l'improvisation et le dialogue à l'intérieur
du groupe pour construire le spectacle et le mettre au point
· mettre en valeur les richesses personnelles des participants, et d'abord celles dont ils ne sont pas nécessairement conscients comme leur mémoire personnelle, leurs sentiments d'appartenance, ou d'abandon.

Il est également utile de préciser notre visée. Pour nous, un projet pleinement réussi réunirait les traits suivants :
· la plupart des participants se sentent en errance sociale et ne se seraient jamais imaginé trouver de l'intérêt à un projet théâtral
· tous s'y engagent et participent jusqu'au bout
· l'aboutissement est valorisant pour eux et il est également une découverte, une ouverture pour les spectateurs
· ce projet est l'occasion de sensibiliser de nouveaux partenaires, d'obtenir des soutiens financiers et contribue à former de nouveaux intervenants
· les participants montrent que cette expérience leur a ouvert de nouveaux horizons, sur le moment par leur attitude et leurs paroles et par la suite de leur parcours. Ils contribuent par la suite à faire passer le message à leurs successeurs
· la mémoire recueillie sous forme écrite, photo et vidéo montre à de nombreux professionnels et au grand public ce qu'apporte ce type d'action et permet d'obtenir les moyens de nouveaux projets et d'une action de diffusion..

A nos yeux, un projet de « spectacle » (au sens large de représentation théâtrale) avec des jeunes en mal d'insertion professionnelle ou sociale est une action à la fois éducative, sociale et artistique. Cela pose directement la question du rôle des intervenants en théâtre et de leurs partenaires.

Une formule tentante, car peu coûteuse, est de faire conduire le projet par une structure d'insertion, sans intervention de professionnels du théâtre. Mais on court alors le risque d'abdiquer dès le départ l'idée d'exigence artistique du projet qui est alors en grand danger de perdre son sens. On risque d’aboutir à une représentation dont au fond d'eux-mêmes les jeunes ne se sentent pas fiers, qui leur attire des applaudissements polis, signifiant : « Ce n'est vraiment pas de l'art, c'est clair mais c'est déjà très bien pour des jeunes comme vous ! » A nos yeux, cette complaisance fausse la relation entre les jeunes et le public, elle enferme ceux-ci dans le ghetto de l'assistanat ce qui est inacceptable. Mais c'est une question d'état d'esprit plus encore que de « métier » : des professionnels du théâtre peuvent tomber dans ce travers, et des éducateurs y échapper. Notre partenaire Sylvie Visinko, coordinatrice de l'Espace de socialisation, a pris une position très claire là-dessus dès le départ : « Mon souci, c’est de faire face au discours qui dit « n’importe qui peut tenir un atelier théâtre ». Une psychologue peut tenir un atelier jeu de rôles, elle est formée pour cela, mais pas un atelier, pour cela il faut des professionnels. Pas non plus un éducateur. J’ai vu des projets théâtre, pas de professionnels et je me suis dit : « Non, jamais cela ! »

Qu’une compagnie de théâtre seule mène le projet est une deuxième formule, plus rare : les professionnels du théâtre sont rarement candidats à de lourdes responsabilités éducatives et sociales qu'ils n'ont, sauf exception, pas les moyens d'assumer. Comment fixer des jeunes en situation personnelle difficile sans accompagnement individuel étroit ? Sinon, on se condamne à l'instabilité du groupe ou à se réorienter vers un public plus « facile ». En fait, il ne nous paraît ni réaliste ni sain qu'un intervenant unique veuille couvrir tous les domaines. Notre association n'envisage donc pas de mener un projet théâtre sans que des professionnels du socio-éducatif, ou de la formation pour l'insertion, n'interviennent en parallèle. Nos neuf projets se sont tous déroulés dans un cadre de formation.

Une autre formule serait alors qu’une compagnie de théâtre et une structure se répartissent les volets « artistique » et « insertion » du projet. Elle a le mérite de la clarté, mais son cloisonnement est un très grave inconvénient envers des jeunes ayant besoin de se reconstruire. Il est fondamental pour nous que les jeunes ressentent ce projet d'abord comme le leur et non celui de l'artiste, ni destiné à les transformer en comédiens. Sinon une fois le spectacle fini et les illusions envolées, ils risquent fort de trouver qu'on s'est servi d'eux, qu'une fois de plus on les a trompés.

C'est pourquoi nous menons conjointement le projet entre une structure d'insertion et plusieurs intervenants théâtre, tous mobilisés vers un but unique, chacun avec son métier et avec ses moyens : la réussite du projet pour les jeunes, et la réussite des jeunes à travers le projet. Cela demande au metteur en scène de toujours rappeler aux jeunes que leur objectif à chacun est de trouver sa voie. Cela demande aux formateurs et éducateurs de soutenir continuellement l'implication de chacun dans le projet. Cela demande enfin une coordination étroite et continue. Notre expérience est que la cohésion effective de l'équipe est cruciale. Cohésion quant à l'engagement : « Dans tout ce projet, tous ceux qui sont venus, ils se sont investis. » soulignera une participante à Bussang 2001. Cohésion quant à l'esprit et aux règles du jeu : Gérard, metteur en scène, et Sylvie, de l'Espace de socialisation, souligneront la force que leur a donné une attitude commune sur les règles posées : tout dire, ne rien laisser. Cette réunion de l'exigence et de la cohérence fait sens pour les jeunes, et permet un travail solide.»
                                                  

 Extrait de « Aventures théâtrales avec des jeunes en parcours d’insertion
                                                                           - L’expérience de l’association Le Théâtre de l’Imprévu
» de Jérôme Spick,
                                                                   paru en traduction italienne dans Communicazioni Sociali, p.276-300, Milan, février 2002